mardi 11 septembre 2012

Les produits dérivés sont l’un des exemples les plus frappants de recyclage culturel, alors qu’un élément (le plus souvent : un personnage de fiction) est tiré de son monde d’origine pour être utilisé dans d’autres univers (dont celui de la publicité).

Certaines dérivations sont « naturelles ». Personne ne se surprendra, par exemple, que les personnages de la série de films Toy Story deviennent des jouets. D’autres dérivations sont toutefois plus controversées.

En 1972, Theodor Geisel (alias Dr. Seuss) fait paraître The Lorax, une fable écologique pour les enfants. En 2012, son livre est porté à l’écran par Illumination Entertainment.

Le film est bien reçu, mais sa campagne publicitaire étonne : le Lorax, grand protecteur de la nature, devient le chantre d’une automobile, la Mazda CX-5 – une automobile qui est, dit-on, « bonne pour les arbres » (tree friendly)...

Frankenstein: faire revivre les corps/signes morts

Dans le sous-titre de son chef-d’œuvre Frankenstein (1818), Mary Shelley assume complètement les résonances mythologiques de sa création : The Modern Prometheus.

Prométhée est ce héros mythologique qui s’est approprié un pouvoir interdit en volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes... et qui a chèrement payé son audace.

Similairement, le docteur Frankenstein de Shelley entreprend de créer un être (un pouvoir traditionnellement accordé aux dieux). Le docteur « crée » son monstre à partir de cadavres.

Ne pourrions-nous pas voir Frankenstein – le docteur et son monstre – comme des héros de la culture recyclée? À travers sa macabre création, le docteur fait après tout revivre des corps morts, comme un agent de la culture donne une nouvelle vie à un objet oublié.

L'épisode des deux portraits dans "Pierre ou les ambiguïtés"

On oppose souvent le portrait (qui devrait reproduire le modèle avec précision) et la caricature (qui, de son côté, aurait moins de comptes à rendre au modèle : on lui permet après tout de s’en éloigner davantage).

Dans son roman Pierre ou les ambiguïtés (1852), Herman Melville souligne toutefois à quel point le portrait est plus complexe qu’il n’y paraît.

Reprenons l'épisode du roman : au fil des ans, le père de Pierre a été représenté dans deux portraits – un portrait « officiel », commandé par la mère de Pierre pendant leur mariage; un portrait « officieux », conservé en secret et montrant le père encore jeune, tout juste après la rencontre d’une jeune Française.

La mère déteste ce deuxième portrait, refusant d’y reconnaître son mari. C’est pourtant bien lui qui a servi de modèle au portraitiste, mais la mère est influencée par son dégoût pour cette ancienne relation.

Comme quoi le portrait résulte lui aussi d’interprétations multiples (et potentiellement contradictoires).

lundi 10 septembre 2012

L'artiste et sa mémoire

Dans le film Providence (1976) d’Alain Resnais, un auteur vieillissant passe une nuit copieusement arrosée de vin à construire l’intrigue de son nouveau (et dernier?) roman.

Pour ce faire, il recycle des morceaux – événements, proches, etc. – de sa propre vie. Il transforme ainsi ses deux fils, sa belle-fille et sa défunte épouse en personnages souvent fort étranges pendant une nuit pénible.

D’une scène à l’autre, il prend un malin plaisir à reconfigurer des événements passés, n’hésitant pas, au passage, à régler des comptes.

Quel est le lien entre la réalité et le « réel recyclé » de ses délires nocturnes? La dernière scène nous donne quelques indices à cet effet, tandis que les personnages qui l’ont inspiré viennent le fêter...

La force du montage: l'effet Koulechov

Nous sommes envahis par des montages de toutes sortes, mais ils font tellement partie de notre existence que nous ne les apercevons plus.

Sans verser dans la paranoïa, force est d’admettre que rien (qu'il s'agisse de reportages ou d'oeuvres d'art) ne nous est présenté tel quel : tout a déjà été monté d’une certaine façon.

Le cinéaste et théoricien du cinéma russe Lev Koulechov (1899-1970) a mis au point une expérience significative pour mettre en lumière la force persuasive du montage.

Il fit précéder le plan banal d’un acteur par trois images : un bol de soupe, un cadavre dans un cercueil et une femme allongée sur un canapé.

Il demanda ensuite à des spectateurs de décrire le sentiment exprimé par l’acteur à chaque fois, et il obtint trois réponses différentes – la faim, la tristesse et le désir – même si le visage de l’acteur ne changeait pas!

On comprend à quel point il est facile de modifier le sens d’une image en l’entourant d’autres images...

Shakespeare au cinéma: qu'est-ce qu'une adaptation réussie?

Scénaristes, réalisateurs, acteurs et hommes de spectacle accomplis, l’Anglais Laurence Olivier (1907-1989) et l’Américain Orson Welles (1915-1985) étaient aussi des amis et rivaux.

Ils ont tous les deux porté à l’écran des pièces de Shakespeare, mais tandis qu’Olivier a collé de près aux textes du barde dans ses adaptations, Welles s’est montré plus aventureux. Il a même monté, en 1936 à New York, une version « vodoo » de Macbeth, dont la distribution fut exclusivement afro-américaine; en outre, son film Chimes at Midnight (1966) recycle créativement plusieurs des pièces de Shakespeare.

Qui, d’Olivier et de Welles, fut le plus « fidèle » à Shakespeare?

Nous voilà confrontés à l'éternel dilemme : qu’est-ce qu’une adaptation fidèle et réussie? Celle qui adapte sa source à la lettre (Olivier), ou celle qui reste plutôt fidèle à l’esprit (Welles)? Tout dépend de notre conception de la fidélité...

Le plagiat inconscient de l'ex-Beatle George Harrison

Au début des années 1970, on reproche à l’ex-Beatle George Harrison d’avoir plagié une chanson des Chiffons (He’s So Fine) dans son grand succès My Sweet Lord.

Pendant le procès, coup de théâtre : Allen Klein, conseiller d’Harrison au début des procédures (et ancien gérant des Beatles), achète entre temps Bright Tunes Music, propriétaire de... He’s So Fine.

Au terme du très long procès, on reconnaît Harrison coupable de plagiat inconscient (un phénomène parfois appelé cryptomnésie). Ironie du sort, le juge oblige Harrison à racheter Bright Tunes Music, permettant ainsi à Harrison de posséder à la fois sa propre chanson, et celle qu’il aurait plagiée.

En 1976, il a consacré une chanson sarcastique à toute l’affaire – This Song, dont voici quelques paroles :

This song has nothing tricky about it

This song ain't black or white and as far as I know

Don't infringe on anyone's copyright, so...

[...]

My expert tells me it's okay

As this song came to me

Quite unknowingly